Comment résister ?

C’est une question qui fait son chemin en moi. Le pourquoi ne se pose plus. L’évidence est tombée sur l’avenir telle un rideau noir. Les propositions de lois, la radicalisation du gouvernement, nos libertés illusoires. Je me sens encore libre, mais je suis privilégié. Que fait-t-on de ses privilèges ? N’amènent-ils pas inévitablement des responsabilités ? Je dois agir. Mais comment ?

Les solutions sont multiples et les exemples ne manquent pas. Construire des lieux différents, proposer d’autres dynamiques, former, informer, partager, sortir dans la rue et protester, écrire pour secouer le monde, prendre des photos, publier, parler.

Je participe à certaines de ces actions, mais il semble que ce n’est jamais assez. Je peux toujours faire plus. Mais les risques sont là, ils me guettent depuis les frontières de ma zone de confort. Ai-je envie de m’y aventurer, ai-je envie de faire trembler mon petit bonheur quotidien ?

Je me sens lâche… un peu. Ça dépend des jours. Je peux agir plus. Je peux résister. Mais une autre question m’habite. Contre qui suis-je en train de résister ? Un gouvernement ? Une élite mondiale ? Des idées ? Des gens… oui, avant tout, des gens. Elles sont si nombreuses, toutes ces personnes qui, comme moi, vivent d’abord pour elles-mêmes. Ai-je envie de résister contre elle, contre ces sœurs et ces frères qui partagent mes doutes, mes envies ?

Nous avons besoin d’une cause commune. Cela semble inévitable si nous voulons faire bloc, si nous voulons utiliser le nombre contre la poignée de personnes qui décident les lois. Devrons-nous attendre qu’une guerre éclate ? Qu’un gouvernement ouvertement fasciste prenne le pouvoir ? Devrons-nous attendre d’être menacé.e.s dans nos petites existences individuelles pour agir ?

Peut-être est-il temps de faire preuve d’un peu d’anticipation. C’est souvent ce que nous reprochons à celleux qui nous gouvernent.

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Un fil, un lien, une émotion

J’imagine un être, n’importe qui, toi, moi, désarticulé, empêtré dans un nœud de fils invisibles. Des pantins soumis à une loi inévitable, celle du passé, celle des événements passés.

Dans cette vision, il n’y a pas de dieu tout puissant là-haut qui tire les ficelles, ni de forces cosmiques particulières ou de magnats des finances qui se jouent de nous. Ces fils sont reliés au passé, ils traversent nos vies, notre époque, les siècles passés et remontent jusqu’aux temps les plus anciens, jusqu’aux blessures les plus anciennes.

Lorsqu’une émotion surgit dans le présent, elle n’est pas unique, elle n’est pas isolée. Le lien s’active, le fil de cette émotion se met à vibrer et réveille en nous toutes les incidences du passé, toutes les fois où cette émotion a surgit, chez nous, dans notre propre corps, mais aussi dans notre société, dans notre humanité. Lorsque nous souffrons, lorsque la colère inonde nos cœurs, c’est toute la colère inscrite dans nos veines et dans nos gènes, dans notre culture et notre histoire qui se réveille.

C’est pour cela qu’elle déborde souvent, qu’elle nous submerge telle une vague déferlante. Nous ne pouvons qu’essayer de la contenir, sans comprendre souvent ce qui la rend si forte, si implacable.

Il en va de même avec toutes les émotions, qu’elles soient agréables ou désagréables à vivre. Elles nous relient à notre passé et au passé de notre espèce. Elles font le lien. Accueillons-les. Vivons-les, acceptons-les… pour briser ces chaînes qui nous attachent et libérer nos enfants.

Discipline

La discipline est importante, quel que soit le domaine. Elle m’aide à atteindre mes objectifs matériels et immatériels. Elle m’aide à écrire mes livres, à tenir un régime adéquat, à prendre soin de moi-même, et donc, de mes proches.
Mais elle a ses travers aussi. On peut devenir accro à la discipline, se convaincre qu’il n’y a que ça, que c’est la seule manière d’être bien et actif, créatif, efficace… Il suffit alors d’un petit écart, une bière, une sortie tard dans la nuit, un gâteau trop sucré, un portion de frites bien grasses pour que la discipline explose. Je me lève moins tôt le lendemain, je me sens moins reposé, je n’ai pas envie de méditer et encore moins d’écrire. Alors je me sens coupable. Je me dis que je ne vais rien arriver à faire de la journée, que je n’aurais plus le temps… Tout ça pour un petit écart, une petite décision.
J’ai été accro à la discipline, étant persuadé qu’elle garantissait mon bonheur. Je n’en suis plus aussi sûr aujourd’hui. Je réalise que je n’ai plus besoin de ça pour être bien dans ma peau. 
Elle reste importante, et les écarts doivent rester des écarts, mais elle n’a pas besoin d’être aussi rigide. Car le bonheur est là, à chaque instant, que l’on ait les yeux fermés ou ouverts, quelle que soient la position choisie, quel que soit le temps qu’il fait dehors, quelle que soit l’heure à laquelle nous nous levons. 
L’avenir n’appartient pas aux gens qui se lèvent tôt. C’est un gros mensonge, un de plus. L’avenir appartient à ceux et celles qui jouissent de l’instant présent, quel qu’il soit. 

Amour

J’ai toujours rêvé d’être publié. Mais la nature de ce rêve n’a rien à voir avec le choix d’un éditeur. Admettons plutôt que je rêve de sentir que ce que j’écris a de la valeur, et donc, par extension, que ce que je suis a de la valeur. Besoin de reconnaissance… Comme si un livre publié pouvait vraiment m’aider dans cette tâche. Même un prix Nobel ne suffirait pas à rassurer le petit enfant qui loge dans mon cœur.

Être publié ne fait pas de moi un meilleur humain ni même un meilleur écrivain. C’est dans mon quotidien que je peux trouver l’amour, que je peux me sentir reconnaissant et reconnu. C’est dans l’amour de moi-même que je réalise mes rêves.

Facile à dire, plus dur à mettre en pratique. Il faut suspendre l’activité là-haut, couper le courant, arrêter les machines, supprimer les commandes, fermer les fenêtres et les grilles, ne plus rien laisser sortir. Stop, vacances, congés payés, confinement, tiens ! Confinons les pensées, empêchons-les de sortir ! Elles risquent de contaminer ma bonne humeur et potentiellement la bonne humeur de toutes celles qui me côtoient.

Allez, un peu de ciment, une exception pour une fois. Brique après brique, je mure mon esprit dans le silence. Je l’entends qui crie, qui s’agite, qui me supplie de le laisser sortir. Je reste implacable.

La vie est soudainement toute douce, toute lisse, elle coule avec des petits clapotis heureux, tout ce qui m’entoure est beau, non, pas beau… tout ce qui m’entoure m’émerveille, que ce soit esthétique ou non. Tout ce qui est m’émeut. Une surface rugueuse et douce à la fois, un insecte qui cherche on ne sait quoi sur le bois du bureau, l’aube toute rose qui se lève, cet écran avec ses millions de pixels qui retranscrivent le monde avec une justesse effarante. Même le bazar qui m’entoure est fascinant, le plastique, le bois, les plantes, ce qui vit ou ce qui est mort, tout a sa place, tout est merveilleux.

Le silence s’est installé dans ma tête. Je respire.

Pourrir

J’ai retenu mes mots, je me suis empêché de commenter l’actualité alors que ça me démangeait. Comment rester muet face aux discours mensongers, aux raccourcis racistes, aux allégations douteuses ? Et qui suis-je pour donner mon avis ?

Mais trop c’est trop. Trop de coïncidences, trop d’événements qui se succèdent comme si de rien n’était. Sans être un grand adepte des grandes conspirations, difficile de ne pas voir dans les gros titres la manifestation d’une volonté supérieure.

Je m’assois, je médite, je respire, j’essaye de ne pas prendre les choses personnellement… mais il ne s’agit pas de moi ici. C’est une enfant qui va se retrouver en première ligne, une enfant qui n’aura pas le droit d’être différente, de choisir un autre chemin que celui qui lui est donné, de célébrer la diversité du monde. Elle devra suivre les sentiers de la pensée unique, bâillonnée, masquée, stérilisée, ne parler qu’après avoir levé la main et se taire le reste du temps. Se taire… et taire ses particularités, ce qui la rend unique pour bien s’intégrer.

La lutte n’est sans doute pas possible ni même souhaitable.

Je refuse de gâcher plus d’énergie en crachant sur l’autorité ou en m’insurgeant contre ses stratégies intimidantes. J’ai une terre à préparer pour des lendemains plus ensoleillés. L’automne est arrivée brusquement et l’hiver s’annonce rude. Mais le printemps reviendra, inévitablement.

La courgette jaune que j’ai oubliée sur un meuble est là pour me le rappeler. Si le fruit pourrit de l’intérieur, c’est pour que germent de nouvelles graines. Si la lutte semble vaine, il existe d’autres manières de résister : laisser pourrir ce système et préparer le terrain pour les graines à venir.

Des mots…

Joa demande encore et le professeur sourit et répond avec des mots. Le monde est ainsi fait, lorsqu’on ne comprend pas quelque chose, on le nomme et, comme par magie, l’incertitude disparaît. C’est pour ça que le mot ciel existe même s’il n’est jamais identique, même s’il est à la fois l’univers peuplé d’étoiles ou la couche d’ozone bleutée, il est ce qui est au-dessus de nous et tout autour de nous à la fois. C’est pour ça que le mot Dieu existe aussi, alors que personne n’arrive à se mettre d’accord sur ce qu’il signifie.

Il existe beaucoup de noms : Adam, Ève, Dieu et le Diable, Jésus, Paul, Pierre et Judas. Des noms de gens et puis des noms de choses : Luxure, Vanité, Orgueil, Colère, envie, paresse… gourmandise. Le professeur raconte l’histoire du serpent et des péchés tout en assurant que le livre a toutes les réponses. Mais lorsque Joa sort de la pièce, le livre sous le bras, elle est submergée par la confusion. Son père et sa mère sont donc des pécheurs. Ils se mettent en colère, souvent, et ils sont gourmands… tout comme elle.

Elle récite les noms dans sa chambre en essayant de comprendre pourquoi c’est mal de s’allonger et de ne rien faire, d’avoir envie d’une glace, d’un chocolat chaud, d’un câlin, de se mettre en colère quand on lui marche sur le pied ou qu’on lui tire les cheveux… d’avoir envie d’un croissant au chocolat quand elle accompagne son père chez le boulanger et de le déguster sur les marches de l’église juste après. Tout ça serait mal ? Des péchés ? Les portes du paradis, un autre nom vague qui veut dire tant de choses et à la fois si peu, lui sont-elles fermées à cause de ce croissant? Mais alors, pourquoi il y a-t-il autant de boulangeries ? Et pourquoi on ne parle pas de la colère à l’école ? Et pourquoi existent-ils des fauteuils et des canapés, et des télévisions avec des films captivants, et des parcs d’attractions, et des transats sous le soleil de la méditerranée ? Pourquoi tant de raisons pour se laisser aller à la paresse ?

Le diable ! Répond le professeur du catéchisme. Les manifestations du diable, proclame-t-il comme si un nom de plus pouvait tout expliquer.

On ne nomme pas pour comprendre, on nomme pour arrêter de se poser des questions.

Étoiles

J’ai oublié pourquoi j’étais là. Hier soir, en remontant vers ma cabane, je m’en suis souvenu, l’espace d’un court instant. Je crois l’avoir encore oublié dans la nuit. Tout est si volatile dans ce monde. J’ai levé les yeux vers un ciel sombre et dégagé, sans lune, sans pollutions visuelles aucune, avec pour seules interférences, des millions d’étoiles. Un spectacle qui émerveille les habitants de ce monde depuis que le premier humain est sorti dans la nuit pour lever les yeux vers le ciel.

J’étais en extase, tout comme ma fille et ma compagne, nous étions tous les trois en extase, malgré le froid et la boue qui collait à nos chaussures. En extase devant ces mondes inaccessibles et merveilleux. En moi, une foule de sensations, un long frisson tout le long de mon corps et un sentiment, clair, précis : gratitude. Sommes nous tou.te.s connecté.e.s dans ces moments-là? Conscient.e.s soudainement que nous sommes des êtres fortuné.e.s, pour ne pas dire miraculé.e.s ?

Quel extraordinaire hasard a fait que les cellules de notre corps se soient mises en place de manière à ce que nous pouvons voir, goûter, toucher, sentir, entendre… et ressentir le monde qui nous entoure, à chaque instant et avec tant de force. Je sais pourquoi je suis là : pour ressentir le monde, pour l’expérimenter avec tous mes sens, ce qui me plaît et me déplaît, ce qui me rend triste et ce qui me rend joyeux.

Jouet

Que dire à Ada ? Je peux parler d’écologie, de plastique, de petit chinois dans des ateliers sans lumières… tout ça est trop lointain pour elle. Et puis, dans sa logique d’enfant, les jouets sont là, ils sont déjà faits, pourquoi ne pas en profiter ? Une logique très humaine, qui pourrait expliquer beaucoup de choses. Le tigre ne se limite pas dans la conquête de son territoire, il mange tout ce qu’il trouve, jusqu’à ce qu’il n’ait plus faim. Les fourmis ne sont pas plus économes. Alors, pourquoi devrions-nous l’être ?

Ne sommes-nous pas juste condamnés à consommer notre planète ? C’est le principe même de la vie. Elle dévore des mondes pour se propager. Peut-être que notre seule finalité sur terre, osons l’hypothèse, est d’arriver à nous envoler vers d’autres planètes, pour contaminer de vie un autre sol, telle une bactérie de plus. C’est peut-être ainsi que nous sommes arrivés sur cette terre. Toutes nos facultés ne sont pas anodines. Si nous avons développé des capacités cérébrales pour imaginer, inventer, concevoir des objets aussi complexes que le papier toilette, la canette d’aluminium et la fusée spatiale, ça ne peut pas être juste pour le fun. Il existe forcément une finalité, la vie ne fait rien au hasard. Lorsque l’on constate les dynamiques des virus et des bactéries, les manifestations les plus pures de ce que représente la vie, cette finalité ne fait plus de doute : se propager, encore et encore, franchir l’obstacle du vide sidéral pour que la vie puisse se répandre.

Tout ce qui nous entraîne dans cette course fait alors sens : manger, consommer, se faire plaisir, se divertir, être heureux pour avoir envie de rester en vie, pour avoir envie de procréer, le plus de fois possible, pour que l’espèce, pour que le vaisseau de la vie continue de naviguer dans le temps.

Je suis électron

Il y a mille manières d’être ensemble, des millions peut-être : en parlant, en chattant, en se criant dessus ou en se battant, dans l’amour ou dans la haine. Si l’animosité empoisonne le cœur de l’humain depuis des millions d’années, c’est sans doute inévitable. On ne peut pas faire autrement que s’agglutiner les uns contre les autres et, forcément, des fois, ça frotte.

Mais tout élan, qu’il soit animé par l’amour ou par le dégoût, par l’envie ou par la haine, est le résultat d’une même force : une attraction qui fait que les électrons tournent autour des neutrons. Qui fait que les humains marchent sur la terre, ensemble, en se rencontrant, parfois, en se détruisant aussi, en se fusionnant.

Je suis électron. C’est ça qu’il faudrait écrire sur les panneaux en carton qui défilent dans les rues. Je suis électron, comme toi, comme elle, comme lui, et je tourne, encore et encore. La terre et mon neutron et je suis électron. Je tourne, inlassablement. Sans but ? Est-ce que l’électron qui compose la dix-huit millièmes cellule du lob inférieur droit de mon oreille gauche se pose la question ? Non, elle tourne, parce que l’attraction est là, immuable, éternelle. Elle tourne parce qu’elle fait partie d’un tout. Elle tourne parce qu’elle est vivante. C’est sa condition. Point.

Oui, juste un point, a little dot, comme ils disent par là, un puntito, comme ils disent par ici, un point qui tourne et qui tourne, qui danse à la surface de la terre, qui danse et qui s’agite, sans cesse, juste pour le plaisir d’être, de faire partie.

Le roi est mort, vive le roi !

Je suis heureux parce qu’on s’occupe de moi. Des gens dont je ne connais ni le nom ni le visage s’occupent de moi, au quotidien. Ils répondent à tous mes besoins, primaires, secondaires, ils réalisent même mes envies fantaisistes ! Toute une armée de silence à mon service. Je suis un roi. Mon territoire est vaste, il s’étend sur toute la planète, quelques clics, une réservation, un virement et me voilà sur le départ. Je serais bien accueilli, mon passeport et ma carte bancaire m’ouvrent quasiment toutes les portes et me donnent tous les droits. Dans certains pays, on s’inclinera sur mon passage, dans d’autres, ma volonté sera condition de vie ou de mort.

Les royalistes sont minoritaires en France, pourtant, le pays est peuplé de ces rois et reines. Nos demeures n’ont pas la prestance des châteaux d’autrefois, mais l’eau y coule en abondance, les douches sont quotidiennes et mes excréments ne terminent pas au bas de la rue. Les portes se ferment à double-tour, les serviteurs sont mécanisés, les fous et les bardes pullulent sur les écrans. La chasse a été révoquée mais la viande abonde dans les réfrigérateurs.

Le peuple crie toujours famine, mais loin, très loin. Nous ne l’entendons presque plus, sauf si nous le choisissons. Régulièrement, nous partons en croisade chez eux pour leur rappeler notre loi divine.

Ce matin, le roi est fatigué. Il se sent morose. Il sent peut-être venir la révolution. Écrasé dans son fauteuil, il cherche à s’échapper, mais le moindre recoin de cette planète porte sa trace. Il n’a plus nulle part où aller. Il s’accroche comme il peut à ce qu’il a. Son passeport, sa carte bancaire, des chiffres plein la tête. Il s’accroche.