Déséquilibre

Un pas, puis un autre, et c’est la chute.

Elle tombe sur ses fesses, le choc est amorti par la couche. Un air hébété, un regard curieux. Découverte de la pesanteur, découverte de la science de l’équilibre que nous oublions bien vite. Ce corps si disproportionné ne devrait pas tenir debout, il défie les lois de la nature. Et pourtant, tous ces êtres autour d’elle marchent sans cesse, sur leurs grandes cannes, et ne tombent jamais, sauf pour se laisser choir sur une chaise ou un fauteuil.

Elle se penche en avant et se hisse à nouveau en s’appuyant sur le montant d’une table. Devant elle, un canapé. Elle ouvre ses mains et recommence. Un pas, deux pas, et c’est la chute. Un miracle se joue ici-même, sous les yeux de personne. Un enfant apprend à défier la force gravitationnelle d’un astre immense qui résiste au soleil et à l’univers.

Elle se relève, et réessaye. Un pas, deux pas… elle tangue, elle oscille, puis finit par trouver un certain sens de l’équilibre.

Je la regarde, impressionné, et je comprends que pour trouver l’équilibre, il faut avant tout affronter le déséquilibre. Je comprends que si l’humain avance, c’est parce qu’il ose le déséquilibre. Et maintenant que je marche très bien et que je ne tombe plus, j’ai moi aussi envie d’oser le déséquilibre, pour continuer d’avancer.

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Effondré

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L’effondrement était censé arrivé tout autour de moi. On en parlait à la radio, à la télé, des livres entiers ont été écrits et publiés sur le sujet, des milliers de pages imprimées. Je l’attendais, avec une certaine impatience, en pensant qu’une fois que tout s’effondrerait, tout irait bien, tout irait bien. Je pourrais être moi-même, vivre heureux, sans chaînes, libre. Hier, l’effondrement est arrivé.

Comment ? Vous n’étiez pas au courant ? Il n’y a rien dans les journaux, aucune rumeur de foule en liesse qui déferle dans les rues, le système fonctionne encore, il y a de l’électricité dans les prises, de l’eau dans les robinets et le ciel est bleu et dégagé. Ah oui, je parle du véritable effondrement, ce qui nous guette tous et toutes, celui qui secoue les fondations de notre être, qui fait voler en éclats les certitudes et les valeurs inculquées.

Hier, je me suis effondré, tout s’est écroulé, non pas autour de moi, mais en moi. Tout, ce que je pensais de moi, ce que je pensais de l’autre, ce que je pensais du couple, ce que je pensais de l’amour, ce que je pensais des émotions et du chemin qui nous mènent toutes vers on ne sait où.Je me suis effondré hier. Et vous savez quoi ? J’avais raison.

Une fois que tout s’effondre, une fois que l’on arrive à laisser nos fondations s’effondrer, tout va bien ensuite. Il existe un autre monde derrière tout ça, un monde où l’émotion est reine.

Gozar y sembrar

Dans l’Arbre-Monde, Richard Powers raconte de belles histoires. Huit destins croisés pour transmettre un message qui se ramifie en centaines de branches. Il y a encore de l’espoir, nous pouvons encore vivre, nous sommes des manifestations de la vie et en tant que telles, nous devons continuer. Encore… Encore.
Nous sommes, tous et toutes, frères et sœurs des animaux, des arbres, de toutes les particules animées qui composent l’univers. Le changement débutera quand nous l’aurons vraiment intégré. Nous ne sommes pas extérieurs à la vie, nous fonctionnons sur les mêmes codes : essayer, expérimenter, tuer et mourir pour ressusciter et renaître. Les arbres ne pleurent pas la destruction d’une forêt, ils communiquent, partagent leurs savoirs et font éclore de nouvelles fleurs pour que leurs graines aillent s’enfouir ici ou ailleurs. 
Ils savent être patients, ils savent attendre que l’orage passe, que l’incendie brûle ou que le déluge inonde. Leurs rejetons sont résilients et la prochaine pousse sera plus résistante que la dernière. 
Nous sommes des arbres, nous aussi. Des arbres qui marchent et qui évoluent à un rythme beaucoup plus rapides. Nos branches sont mentales et nos idées sont des bourgeons. Toutes n’arrivent pas à éclore, mais certaines produisent des fleurs, des fruits et des graines.
Nous communiquons et partageons notre savoir et nous savons être patients. Nous semons les graines qui feront le monde de demain, c’est notre but, notre essence. Notre vie ne tend que vers ça. En attendant, nous profitons, pleinement, du soleil et de l’air, de l’eau et de la terre. 

Nous profitons et nous semons. Deux aspects essentiels de la vie, gozar y sembrar. Enjoy and seed. 

Les nuages

On a les yeux bien ouvert désormais, la machine se met en route, la radio crache une musique à la mode entendue mille fois, mais l’esprit est ailleurs. Il a fixé les yeux sur le blanc crème du plafond, il est en plein démarrage, réactivation du processeur, étalonnage des données, triage, les pensées affluent et se mélangent aux réminiscences d’un rêve déjà oublié. Il faut faire place nette pour entamer la journée, c’est trop encombré là-haut.

Et dire que certains pensent que la nuit est reposante. Ne rêvent-ils pas ces gens-là ? On peut légitimement se demander si les génies de ce monde ne sont définis non pas par le QI dont ils sont dotés, mais par leur incapacité à rêver. Cela expliquerait beaucoup de choses, dont l’apparente inutilité de la plupart des inventions. Si les ingénieurs étaient des rêveurs, nous aurions des nuages en guise d’avions, moelleux, cotonneux, doux et lents, des voitures en forme de théière, des ailes rétractables derrière le dos, des maisons rondes et ovales, mobiles et flottantes. Si le monde est aujourd’hui aussi carré, abrupt, gris, c’est bien que ses concepteurs ne rêvent pas.

À l’inverse, on rêve trop de notre côté, si bien qu’il nous est impossible de faire quoique ce soit d’autres pendant la journée. Notre cerveau est éreinté, ces capacités créatrices épuisées. Nous ne pouvons que restituer avec nos pinceaux, nos doigts, nos mots. De jour, nous ne sommes que des canaux qui véhiculent les idées de cette autre nous qui prend le contrôle une fois nos paupières fermées. Nous sommes ces doux rêveurs qui ne trouveront jamais leur place dans cette société où personne ne sait inventer un nuage.

Joa

Il est fort probable que Joa ait été heureuse pendant les premières années de sa vie, comme le sont la plupart des enfantes, même celles qui naissent dans la misère, même celles qui ont perdu leur mère à la naissance. Le monde glisse autour d’elles, les effleure à peine. Elles ont conscience pourtant de tout ce qui se passe, elles ressentent les émotions qui, très tôt, viennent rythmer leur quotidien. Mais elles s’arrêtent là, au ressentir. Le processus de cognition n’est pas encore complet. Elles voient, elles entendent, elles touchent, les informations affluent et remontent jusqu’au cerveau qui a déjà appris à les trier en deux catégories, ce qui est agréable et ce qui ne l’est pas. Point. Le cerveau ne va pas plus loin, il ne s’est pas encore développé pour émettre des jugements plus complexes, pour dire que ça n’est pas juste, que ça ne se fait pas, que c’est interdit ou permis.

Comme la vie est bien faite.

L’être humain est l’une des rares espèces animales à passer autant de temps dans les bras de ses parents, à mettre autant de temps avant de pouvoir se nourrir seul. Ce n’est pas une marque de faiblesse, le nombre de bipèdes qui pullulent sur cette terre est là pour le rappeler, mais bien le résultat d’une ingénierie sans faille. Un tel potentiel intellectuel peut s’avérer instable, voire dangereux pour un être qui n’a pas eu le temps d’apprécier la vie. Le temps lui est donné pour ressentir et pour expérimenter le feu qui brûle et l’eau qui désaltère, pour jouir des petits plaisirs et s’éloigner des coups qui font mal. Le temps pour faire face, un beau jour, aux premières questions existentielles qui viennent troubler l’horizon.

Ralentir

La terre tourne sur elle-même à une vitesse d’environs 1100 kilomètres par heure au niveau de Pars. Six fois plus vite que le plus rapide de nos trains. De quoi donner le tournis.

Dans nos wagons immobiles, sans fenêtre pour voir le paysage défiler, nous ne sentons rien, ou presque.

La terre est une toupie.

Nous vivons sur une toupie qui pivote inlassablement à une vitesse prodigieuse. Cette toupie est elle-même en rotation à une vitesse non moins prodigieuse de 107 000 km/h autour du soleil qui virevolte lui à plus de 800 000 km/h autour du centre de la galaxie qui tournoie également autour du centre de l’ensemble des galaxies auquel elle appartient qui…

Pas étonnant qu’il soit si difficile de ralentir.

Elle

Elle veut changer le monde. L’histoire commence ainsi.

Elle est entourée du décor rouillé et lessivé d’un vieux port, avec des caisses en bois et des conteneurs multicolores, des mouettes et des goélands qui tournoient dans le ciel, un vieux bateau de pêche qui n’a pas pris la mer depuis longtemps. Elle a marché durant plusieurs jours, en suivant le soleil, sans savoir ce qu’elle trouverait au bout si ce n’est la mer. Des générations et des générations de femmes avant elle ont parcouru cette même route et se sont arrêtées au même endroit, là où la terre ferme se dissout dans les vagues. Comme tant d’autres avant elle, elle a tenté sa chance, elle a quitté le confort d’une vie convenue à la recherche d’un ailleurs, un monde qui soit autre.

Pour rejoindre cette promesse, le vieux chalutier fera l’affaire. Elle ne sait pas comment naviguer, mais cela n’a aucune importance. À la connaissance, elle a préféré l’audace, au savoir, l’espoir. On ne construit pas un monde nouveau sur le modèle de l’ancien. Elle s’est délestée de la mémoire collective, l’essentiel est gravé dans ses gènes.

Elle saura enfanter, protéger, nourrir et aimer. Le reste n’est que protocole.

Un Homme pressé est déjà mort

Le covid19 laissera des traces, tout le monde semble en être convaincu. Mais quelles traces ? L’heure du désenchantement est-elle venue ? L’heure de la confrontation avec ce que nous sommes, ce que nous représentons ? Quel peut en être le résultat ? Plus de vie ? Plus de frénésie à profiter du peu de temps qu’il nous reste à tous avant d’amorcer la lente descente vers la mort ? Une hausse du taux de natalité pour assurer l’avenir de notre espèce ? Ou au contraire, un élan implacable de fatalité, une prise de conscience amère: tout ça peut prendre fin. Demain, après-demain, peut-être plus tard, la semaine prochaine ou dans quelques années, tout peut prendre fin. Tout signifiant ma maison, mon salaire, mes repas équilibrés et variés et mon petit carré de chocolat à la fin, mais aussi mes convictions, mes certitudes, mon assurance, ma retraite, tous ces plans que j’ai échafaudés dans mon esprit. Tout peut prendre fin. Dès demain.
Et, vraisemblablement, tout prendra fin. Quand ? La question est stérile. Peu importe.

Ne lisez pas l’horoscope du jour, ne consultez pas madame soleil ou votre ami qui s’est mis récemment à la lecture du Tarot. Oubliez la météo, les prévisions économiques et les tendances du marché. Tout prendra fin et la seule véritable question que nous devons nous poser est la suivante : Serons-nous prêts ? Sommes nous prêts ?

L’humanité est une entité unique et indépendante, dotée d’une évolution propre. Comme toutes choses dans l’univers, elle naît, vit et meurt. Sommes nous prêts à accepter sa mort ? Sommes nous prêts à accepter ne serait-ce que l’idée de sa mort ? Elle surviendra peut-être dans des millions d’années, mais elle est déjà là, à nos côtés. Un souffle que l’on peut percevoir lorsque le silence et l’obscurité nous enveloppent. Elle est présente dans chacune de nos actions, dans chacune de nos pensées, implacable.

Il est temps de cesser de courir. Il n’y a que le néant qui nous attend au bout du chemin. Un Homme pressé est déjà mort.

Pensée printanière

Le printemps s’installe, lentement, sûrement. La vie bourgeonne sur les arbres, les grenouilles appellent à l’amour dès la tombée de la nuit, les oiseaux construisent leurs nids pour préparer la venue prochaine des oisillons, les fleurs s’ouvrent et se pare de jolies couleurs, la fécondation s’opère, une nouvelle existence s’épanouit sous le soleil.
Mais chaque bourgeon, chaque têtard, chaque fleur annonce aussi la venue prochaine de l’été, puis celle de l’automne et celle enfin de l’hiver. Les feuilles sécheront avant de se laisser choir sur le sol pour se décomposer. Les grenouilles, après avoir pondu leurs œufs, se laisseront lentement emporter vers la mort, les fleurs donneront des fruits qui seront ramassés, mangés.
Toutes les manifestations de la vie le savent, la flamme qui les anime s’éteindra, inévitablement.

Toutes ?
Pendant ce temps, l’humain érige des murs en ciment, des clôtures en fer, il se barricade dans de hautes tours de verre.
Il couvre sa nourriture de pesticides et l’emballe dans des films plastiques pour quelle dure plus longtemps, il invente de nouvelles technologies pour capturer l’éphémère – quelques mots, quelques images – et le rendre éternel, il dépense une énergie considérable pour retarder l’échéance.
Tôt ou tard, pourtant, inévitablement, le printemps laissera sa place à l’été, puis à l’automne et enfin à l’hiver.
L’humain freine de plus belle, il refuse la lente décrépitude de son corps. Il se protège, porte des masques, des gants, il se fait remplacer les dents et retendre la peau. Il se fait greffer un organe plus jeune. Il développe de nouvelles techniques pour vivre plus longtemps, pour toucher du doigt l’immortalité.

Au mieux, il se prendra en photo et espérera que personne ne l’oubliera.
Mais tôt ou tard, quoiqu’il fasse, le printemps laissera sa place à l’été, puis à l’automne et enfin à l’hiver.