Des mots…

Joa demande encore et le professeur sourit et répond avec des mots. Le monde est ainsi fait, lorsqu’on ne comprend pas quelque chose, on le nomme et, comme par magie, l’incertitude disparaît. C’est pour ça que le mot ciel existe même s’il n’est jamais identique, même s’il est à la fois l’univers peuplé d’étoiles ou la couche d’ozone bleutée, il est ce qui est au-dessus de nous et tout autour de nous à la fois. C’est pour ça que le mot Dieu existe aussi, alors que personne n’arrive à se mettre d’accord sur ce qu’il signifie.

Il existe beaucoup de noms : Adam, Ève, Dieu et le Diable, Jésus, Paul, Pierre et Judas. Des noms de gens et puis des noms de choses : Luxure, Vanité, Orgueil, Colère, envie, paresse… gourmandise. Le professeur raconte l’histoire du serpent et des péchés tout en assurant que le livre a toutes les réponses. Mais lorsque Joa sort de la pièce, le livre sous le bras, elle est submergée par la confusion. Son père et sa mère sont donc des pécheurs. Ils se mettent en colère, souvent, et ils sont gourmands… tout comme elle.

Elle récite les noms dans sa chambre en essayant de comprendre pourquoi c’est mal de s’allonger et de ne rien faire, d’avoir envie d’une glace, d’un chocolat chaud, d’un câlin, de se mettre en colère quand on lui marche sur le pied ou qu’on lui tire les cheveux… d’avoir envie d’un croissant au chocolat quand elle accompagne son père chez le boulanger et de le déguster sur les marches de l’église juste après. Tout ça serait mal ? Des péchés ? Les portes du paradis, un autre nom vague qui veut dire tant de choses et à la fois si peu, lui sont-elles fermées à cause de ce croissant? Mais alors, pourquoi il y a-t-il autant de boulangeries ? Et pourquoi on ne parle pas de la colère à l’école ? Et pourquoi existent-ils des fauteuils et des canapés, et des télévisions avec des films captivants, et des parcs d’attractions, et des transats sous le soleil de la méditerranée ? Pourquoi tant de raisons pour se laisser aller à la paresse ?

Le diable ! Répond le professeur du catéchisme. Les manifestations du diable, proclame-t-il comme si un nom de plus pouvait tout expliquer.

On ne nomme pas pour comprendre, on nomme pour arrêter de se poser des questions.

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Joa

Il est fort probable que Joa ait été heureuse pendant les premières années de sa vie, comme le sont la plupart des enfantes, même celles qui naissent dans la misère, même celles qui ont perdu leur mère à la naissance. Le monde glisse autour d’elles, les effleure à peine. Elles ont conscience pourtant de tout ce qui se passe, elles ressentent les émotions qui, très tôt, viennent rythmer leur quotidien. Mais elles s’arrêtent là, au ressentir. Le processus de cognition n’est pas encore complet. Elles voient, elles entendent, elles touchent, les informations affluent et remontent jusqu’au cerveau qui a déjà appris à les trier en deux catégories, ce qui est agréable et ce qui ne l’est pas. Point. Le cerveau ne va pas plus loin, il ne s’est pas encore développé pour émettre des jugements plus complexes, pour dire que ça n’est pas juste, que ça ne se fait pas, que c’est interdit ou permis.

Comme la vie est bien faite.

L’être humain est l’une des rares espèces animales à passer autant de temps dans les bras de ses parents, à mettre autant de temps avant de pouvoir se nourrir seul. Ce n’est pas une marque de faiblesse, le nombre de bipèdes qui pullulent sur cette terre est là pour le rappeler, mais bien le résultat d’une ingénierie sans faille. Un tel potentiel intellectuel peut s’avérer instable, voire dangereux pour un être qui n’a pas eu le temps d’apprécier la vie. Le temps lui est donné pour ressentir et pour expérimenter le feu qui brûle et l’eau qui désaltère, pour jouir des petits plaisirs et s’éloigner des coups qui font mal. Le temps pour faire face, un beau jour, aux premières questions existentielles qui viennent troubler l’horizon.

Étoiles

J’ai oublié pourquoi j’étais là. Hier soir, en remontant vers ma cabane, je m’en suis souvenu, l’espace d’un court instant. Je crois l’avoir encore oublié dans la nuit. Tout est si volatile dans ce monde. J’ai levé les yeux vers un ciel sombre et dégagé, sans lune, sans pollutions visuelles aucune, avec pour seules interférences, des millions d’étoiles. Un spectacle qui émerveille les habitants de ce monde depuis que le premier humain est sorti dans la nuit pour lever les yeux vers le ciel.

J’étais en extase, tout comme ma fille et ma compagne, nous étions tous les trois en extase, malgré le froid et la boue qui collait à nos chaussures. En extase devant ces mondes inaccessibles et merveilleux. En moi, une foule de sensations, un long frisson tout le long de mon corps et un sentiment, clair, précis : gratitude. Sommes nous tou.te.s connecté.e.s dans ces moments-là? Conscient.e.s soudainement que nous sommes des êtres fortuné.e.s, pour ne pas dire miraculé.e.s ?

Quel extraordinaire hasard a fait que les cellules de notre corps se soient mises en place de manière à ce que nous pouvons voir, goûter, toucher, sentir, entendre… et ressentir le monde qui nous entoure, à chaque instant et avec tant de force. Je sais pourquoi je suis là : pour ressentir le monde, pour l’expérimenter avec tous mes sens, ce qui me plaît et me déplaît, ce qui me rend triste et ce qui me rend joyeux.

Jouet

Que dire à Ada ? Je peux parler d’écologie, de plastique, de petit chinois dans des ateliers sans lumières… tout ça est trop lointain pour elle. Et puis, dans sa logique d’enfant, les jouets sont là, ils sont déjà faits, pourquoi ne pas en profiter ? Une logique très humaine, qui pourrait expliquer beaucoup de choses. Le tigre ne se limite pas dans la conquête de son territoire, il mange tout ce qu’il trouve, jusqu’à ce qu’il n’ait plus faim. Les fourmis ne sont pas plus économes. Alors, pourquoi devrions-nous l’être ?

Ne sommes-nous pas juste condamnés à consommer notre planète ? C’est le principe même de la vie. Elle dévore des mondes pour se propager. Peut-être que notre seule finalité sur terre, osons l’hypothèse, est d’arriver à nous envoler vers d’autres planètes, pour contaminer de vie un autre sol, telle une bactérie de plus. C’est peut-être ainsi que nous sommes arrivés sur cette terre. Toutes nos facultés ne sont pas anodines. Si nous avons développé des capacités cérébrales pour imaginer, inventer, concevoir des objets aussi complexes que le papier toilette, la canette d’aluminium et la fusée spatiale, ça ne peut pas être juste pour le fun. Il existe forcément une finalité, la vie ne fait rien au hasard. Lorsque l’on constate les dynamiques des virus et des bactéries, les manifestations les plus pures de ce que représente la vie, cette finalité ne fait plus de doute : se propager, encore et encore, franchir l’obstacle du vide sidéral pour que la vie puisse se répandre.

Tout ce qui nous entraîne dans cette course fait alors sens : manger, consommer, se faire plaisir, se divertir, être heureux pour avoir envie de rester en vie, pour avoir envie de procréer, le plus de fois possible, pour que l’espèce, pour que le vaisseau de la vie continue de naviguer dans le temps.

Je suis électron

Il y a mille manières d’être ensemble, des millions peut-être : en parlant, en chattant, en se criant dessus ou en se battant, dans l’amour ou dans la haine. Si l’animosité empoisonne le cœur de l’humain depuis des millions d’années, c’est sans doute inévitable. On ne peut pas faire autrement que s’agglutiner les uns contre les autres et, forcément, des fois, ça frotte.

Mais tout élan, qu’il soit animé par l’amour ou par le dégoût, par l’envie ou par la haine, est le résultat d’une même force : une attraction qui fait que les électrons tournent autour des neutrons. Qui fait que les humains marchent sur la terre, ensemble, en se rencontrant, parfois, en se détruisant aussi, en se fusionnant.

Je suis électron. C’est ça qu’il faudrait écrire sur les panneaux en carton qui défilent dans les rues. Je suis électron, comme toi, comme elle, comme lui, et je tourne, encore et encore. La terre et mon neutron et je suis électron. Je tourne, inlassablement. Sans but ? Est-ce que l’électron qui compose la dix-huit millièmes cellule du lob inférieur droit de mon oreille gauche se pose la question ? Non, elle tourne, parce que l’attraction est là, immuable, éternelle. Elle tourne parce qu’elle fait partie d’un tout. Elle tourne parce qu’elle est vivante. C’est sa condition. Point.

Oui, juste un point, a little dot, comme ils disent par là, un puntito, comme ils disent par ici, un point qui tourne et qui tourne, qui danse à la surface de la terre, qui danse et qui s’agite, sans cesse, juste pour le plaisir d’être, de faire partie.

Le roi est mort, vive le roi !

Je suis heureux parce qu’on s’occupe de moi. Des gens dont je ne connais ni le nom ni le visage s’occupent de moi, au quotidien. Ils répondent à tous mes besoins, primaires, secondaires, ils réalisent même mes envies fantaisistes ! Toute une armée de silence à mon service. Je suis un roi. Mon territoire est vaste, il s’étend sur toute la planète, quelques clics, une réservation, un virement et me voilà sur le départ. Je serais bien accueilli, mon passeport et ma carte bancaire m’ouvrent quasiment toutes les portes et me donnent tous les droits. Dans certains pays, on s’inclinera sur mon passage, dans d’autres, ma volonté sera condition de vie ou de mort.

Les royalistes sont minoritaires en France, pourtant, le pays est peuplé de ces rois et reines. Nos demeures n’ont pas la prestance des châteaux d’autrefois, mais l’eau y coule en abondance, les douches sont quotidiennes et mes excréments ne terminent pas au bas de la rue. Les portes se ferment à double-tour, les serviteurs sont mécanisés, les fous et les bardes pullulent sur les écrans. La chasse a été révoquée mais la viande abonde dans les réfrigérateurs.

Le peuple crie toujours famine, mais loin, très loin. Nous ne l’entendons presque plus, sauf si nous le choisissons. Régulièrement, nous partons en croisade chez eux pour leur rappeler notre loi divine.

Ce matin, le roi est fatigué. Il se sent morose. Il sent peut-être venir la révolution. Écrasé dans son fauteuil, il cherche à s’échapper, mais le moindre recoin de cette planète porte sa trace. Il n’a plus nulle part où aller. Il s’accroche comme il peut à ce qu’il a. Son passeport, sa carte bancaire, des chiffres plein la tête. Il s’accroche.

Miroir, miroir

D’où vient cette nécessité de créer qui m’anime tous les matins ? Est-ce lié à un besoin d’utilité ? L’être humain est-il fait, «designed», pour créer ? Est-ce pour prouver que j’existe, pour crier au monde que je suis là ? Regardez, lisez mon texte, je l’ai écris ! Je, moi, j’ai tapé sur mon clavier des mots qui sont sortis de mon esprit. J’ai, j’ai j’ai… Je, je je. M’entendez-vous ? Me voyez-vous ? Je suis un homme, un vrai, en chair et en os avec du sang qui circule sous la peau, des pensées qui s’agglutinent dans ma tête et tout un tas de réactions plus ou moins logiques qui marquent le monde de mon empreinte.

Les miroirs ont sans doute été inventés pour cela. Non pas pour s’y contempler, pour chasser le petit point noir qui se loge sous la peau ou pour arranger une frange… Non ! Les miroirs ont été créés pour vérifier que nous sommes bien là, que nous existons. Je ne suis pas une illusion, contemplez mon reflet !

Mais le doute perdure… Les inventions ne sont pas anodines. Si le miroir est si présent dans nos vies, c’est bien que le danger est réel, que le risque de disparaître est tangible, effectif. Sans miroir, nous pourrions oublier notre propre existence ! Nous avons inventé d’autres choses depuis, heureusement, et nous en inventerons d’autres. Mon profil sur Facebook atteste de ma présence sur cette terre, de ma place dans cette société. J’ai un email aussi avec mon nom et tout plein de photographies disséminées un peu partout sur le net pour certifier de moi-même. Je ne suis pas une chimère. J’ai plein de preuves. J’existe. J’existe…

Habit

J’ai parfois le sentiment de n’être que l’incarnation d’une masse d’habitudes.

Ce que je suis – ce que je crois être, pour être précis – peut se résumer à des actions qui se répètent plus ou moins consciemment. Mon régime alimentaire, mon style vestimentaire, mes petits plaisirs quotidiens, mes loisirs, mes passions, ma manière de parler, d’écouter, de me lier à l’autre, tout est conditionné par des habitudes. Je mange principalement ce que je connais déjà, avec quelques variantes, parfois. Je mets les mêmes vêtements et lorsque je veux changer de style, je choisis souvent les mêmes tons, les mêmes formes. Les activités que j’exerce me donnent du plaisir parce que j’ai une histoire heureuse avec elle. Écrire, jouer au ping-pong, jardiner, bricoler, lire, jouer de la musique avec des ami.e.s… J’aime faire ce que j’ai aimé faire.

Si j’avais commencé à dessiner au lieu de lire, si je m’étais passionné pour les moteurs et les voitures de course, si je m’étais adonné depuis tout petit à la gymnastique, serais-je une différente personne ? Ne suis-je que ce que je me suis habitué à être ?

Et si je change mes habitudes, si je fais table rase de ce qui structure mon quotidien, serais-je une autre personne ? La question peut sembler stérile, mais elle m’habite aujourd’hui, alors que le soleil apparaît doucement, chassant la brume qui enveloppait le paysage.

Forêt

La forêt respire et nous fait respirer. Elle est habitée par des êtres merveilleux dont la plupart d’entre nous ne soupçonnent pas l’existence. De tout temps, ici et ailleurs, les humains ont entendu des voix émaner de la forêt. Ils ont imaginé (ou vu) des lutins, des elfes, des ents, des processionnaires ou des aoukas.

L’esprit rationnel dira que l’obscurité a toujours alimenté l’imaginaire. C’est le noir de l’univers qui fait que nous y voyons des extra-terrestres. La profondeur des sous-bois appelle le mystère et le mystère est source de création.

Mais celui qui sait taire la raison peut entendre la forêt chuchoter, le soir et le matin surtout. Celle qui sait tendre l’oreille à autre chose que ce qu’elle connaît peut apercevoir ce qui n’existe pas encore.

Un premier pas dans une forêt et un nouveau monde s’ouvre à toi. Tu l’as sentie toi aussi, sûrement, cette sensation de glissement, de passage dans une autre dimension spatio-temporelle. La luminosité baisse, les bruits s’atténuent, ton rythme cardiaque s’adapte et ralentit sa cadence folle. Tes pupilles s’agrandissent et ton odorat se charge d’humus. La porte est ouverte, tu es au cœur de l’histoire. Écoute, ouvre grand les yeux, et tu verras le monde tel qu’il a toujours été.