Agité chronique

Je me lève tôt. J’ai prévu plein de choses pour la journée: poser le plancher de la cabane, passer une couche de badigeon à la chaux sur la façade, faucher autour du potager et pailler les plants de courge, démonter et remonter mon vélo, travailler, écrire, jouer de la musique…

Entre deux activités, je m’assois sur un banc, quelques instants, pour reprendre mon souffle. Devant moi, entre les feuillages, un œil noir et rond me fixe. C’est ma voisine de vache qui me regarde ainsi, avec, me semble-t-il, un air de curiosité. Certains éthologues affirment que les animaux pensent. Je n’ai pas d’avis précis sur le sujet. Je ne peux que leur souhaiter de ne pas avoir l’esprit encombré de pensées.

La question à se poser n’est pas tant s’ils pensent, mais ce qu’ils peuvent bien penser de nous ?

Cette vache, nonchalante et paisible, qui mâchouille tranquillement son herbe à longueur de journée, que pense-t-elle de moi? Que pense-t-elle de cet agité chronique qui n’arrive pas à rester en place ?

Ralentir

La terre tourne sur elle-même à une vitesse d’environs 1100 kilomètres par heure au niveau de Pars. Six fois plus vite que le plus rapide de nos trains. De quoi donner le tournis.

Dans nos wagons immobiles, sans fenêtre pour voir le paysage défiler, nous ne sentons rien, ou presque.

La terre est une toupie.

Nous vivons sur une toupie qui pivote inlassablement à une vitesse prodigieuse. Cette toupie est elle-même en rotation à une vitesse non moins prodigieuse de 107 000 km/h autour du soleil qui virevolte lui à plus de 800 000 km/h autour du centre de la galaxie qui tournoie également autour du centre de l’ensemble des galaxies auquel elle appartient qui…

Pas étonnant qu’il soit si difficile de ralentir.

Elle

Elle veut changer le monde. L’histoire commence ainsi.

Elle est entourée du décor rouillé et lessivé d’un vieux port, avec des caisses en bois et des conteneurs multicolores, des mouettes et des goélands qui tournoient dans le ciel, un vieux bateau de pêche qui n’a pas pris la mer depuis longtemps. Elle a marché durant plusieurs jours, en suivant le soleil, sans savoir ce qu’elle trouverait au bout si ce n’est la mer. Des générations et des générations de femmes avant elle ont parcouru cette même route et se sont arrêtées au même endroit, là où la terre ferme se dissout dans les vagues. Comme tant d’autres avant elle, elle a tenté sa chance, elle a quitté le confort d’une vie convenue à la recherche d’un ailleurs, un monde qui soit autre.

Pour rejoindre cette promesse, le vieux chalutier fera l’affaire. Elle ne sait pas comment naviguer, mais cela n’a aucune importance. À la connaissance, elle a préféré l’audace, au savoir, l’espoir. On ne construit pas un monde nouveau sur le modèle de l’ancien. Elle s’est délestée de la mémoire collective, l’essentiel est gravé dans ses gènes.

Elle saura enfanter, protéger, nourrir et aimer. Le reste n’est que protocole.

Multitude

Tant de possibles, tant d’inconnues, tant de vies parallèles qui se chevauchent. Je choisis à chaque instant.

Dans l’une, je suis commercial pour une boîte de médicaments. Je ne l’ai pas vraiment choisi, je me suis laissé porter par la logique. Diplôme de gestion en poche, licence pro commerce, une boîte embauche au moment de ma sortie et c’est parti. J’ai un appartement avec ma copine, pas d’enfants encore. On ne se sent pas prêt. Je suis plutôt heureux dans cette vie-là, je ne connais pas grand-chose du monde et je ne m’en porte pas plus mal. Je trie mes déchets et je me suis inscris à un cours de yoga, pour prendre soin de mon dos. Je passe beaucoup de temps sur la route.

Dans une autre vie, je suis vagabond céleste sur les sentiers poussiéreux d’Amérique Latine. Ça fait huit ans que je cherche à poursuivre mon tour du monde, mais l’Amérique est un port difficile à quitter. D’une aventure à une autre, je sillonne le continent à la recherche de sensations fortes. J’ai appris à jongler, à faire de la guitare et à chanter dans les rues, je suis parfois accompagné, mais la plupart du temps je reste seul. Je suis plutôt heureux. J’aime ma vie et ne changerais pour rien au monde. Ma famille me manque un peu, mais je m’y suis fait. Je suis citoyen du monde et ma nouvelle famille compte plus de 7 milliards de membres.

Dans une autre vie encore, je me suis installé dans le sud de la France avec mon épouse et ma fille. Le projet d’éco-lieu n’a pas fonctionné et nous louons une petite maison à Prades. Nous avons constitué un réseau sympathique d’écolos chevronnés. Je travaille deux jours par semaine dans le Biocoop et, le reste du temps, j’écris. Mon épouse a relancé son activité d’architecture et s’est spécialisée dans la terre. Ma fille grandit et remplit mes journées de joies. J’ai choisi l’auto-édition et mon deuxième roman fonctionne plutôt bien.

Aujourd’hui, comme tous les autres jours de ma vie, de nouveaux choix s’imposent malgré moi et de nouvelles vies se dispersent dans l’infinie multitude. Dans toutes existe la possibilité d’être heureux.

Le soleil se lève

La mer qui m’entoure est agitée. Ma barque est solide, mais ce n’est qu’une barque. J’ai baissé la voile pour me laisser porter par les courants, pour ne pas opposer trop de résistance. Je me laisse dériver en quelque sorte. Je me répète que tout ira bien, comme un mantra. L’univers est fait d’intentions qui se mélangent et se confondent : paix, calme, espoir, amour.

Le soleil se lève à nouveau ce matin et il est radieux, comme tous les matins. Même quand il pleut, quand de lourd nuages obscurcissent le ciel, il est là, tout aussi lumineux. Un voile de fumée m’empêche de me réchauffer sous ses rayons, ce n’est qu’un voile qui s’envolera avec le vent, tôt ou tard.

Et puis tout recommence. Le soleil se lève à nouveau, que j’ai décidé de me lever tôt ou de faire la grasse matinée, que je me sois énervé la veille ou non, que je sois en paix ou que j’explose comme un volcan. Quoique je fasse, quoique je pense, quoique je dise, le soleil apparaît, aujourd’hui, demain et les autres jours. La société peut bien s’effondrer. Rions ensemble. Je peux quitter ce monde, m’envoler bien haut ou disparaître sous terre, le soleil continue sa danse dans le ciel, même si plus personne ne le regarde, à part peut-être quelques cailloux égarés. Le soleil se lève, encore et encore. Et si un jour il disparaît – il paraît que c’est inévitable – d’autres étoiles continueront de briller dans le ciel.

Moi, moi et moi

J’ai envie de me réjouir, mais le cœur n’y est pas. Il y a ce que je veux vivre et ce que je vis, un peu la même histoire à chaque fois, une sorte de double réalité constituée de deux mondes parallèles qui se côtoient. Deux vérités dont je ne sais jamais quelle est la plus authentique. Il y en a d’ailleurs peut-être une troisième cachée quelque part dans mon subconscient. Cela me rappelle le triptyque personnel propre à chacun.e : Ce que je suis, ce que je crois être et ce que les autres voient de moi. Trois manières de voir le monde qui peuvent se multiplier. Il y a ce que voit ma mère de moi et l’image qu’elle m’en donne, le comportement que je vais adopter en sa présence, consciemment ou inconsciemment. Il en va de même avec ma sœur, mon frère, mes cousin.e.s, mes nièces, mon épouse, ma fille, mes ami.e.s et toutes les personnes qui me connaissent de près ou de loin, avec qui je peux interagir ponctuellement, de manière éphémère ou non, collègues, voisin.e.s, fréquentations d’un jour. Autant de manière de me voir, de me juger, de me comprendre. Schizophrénie ?

Qui suis-je au milieu de tous ces regards ? Je ne suis pas sûr de faire plus confiance à ce miroir qui ne renvoie que l’image que j’ai envie de voir.

Il y a la société aussi, l’imaginaire commun, les valeurs qui l’entourent et qui ont façonné la manière dont je vais consommer la vie, utiliser et m’approprier l’espace. Suis-je ce que je suis parce que je suis né en France, dans la banlieue d’une petite ville perdue au milieu des collines ? Si j’étais né ailleurs, au Mexique, au Kazakhstan, serais-je le même ? Serais-je complètement différent ?

Questions stériles. Il y a ce que je suis et toute l’importance que je donne à cette entité conditionnée par son environnement. Il y a ce « moi » qui n’est que le reflet d’une époque, ce « moi » qui s’évanouira, tôt ou tard. En filigrane, il y a cet instant. Puis un autre et encore un autre. Je ne suis peut-être rien d’autre que cela. L’incarnation d’une fraction d’éternité qui se renouvelle sans cesse.

À la volée

La journée s’annonce radieuse, et je vais la commencer avec des mots. La méditation fut courte mais instructive. Il y a ce que je suis, tout de suite, maintenant. Le « moi » qui a envie d’écrire. Et alors que l’aube se lève et que les champs s’inondent de lumière, j’ai le temps d’écrire un peu, de m’évader pour mieux revenir. Une petite pause loin d’ici, loin de moi-même pour mieux me retrouver ensuite. Le rythme effréné des journées s’arrête. Dans le monde qui s’ouvre en moi, nous avons toujours le temps. Le temps de créer, d’imaginer, d’esquisser les contours d’un pays, d’une rue, d’un visage. Les jours ne suivent pas l’ordre des calendriers et les heures ne s’égrainent pas sur la même cadence. Je choisis le tempo. Un court instant peut s’étirer à l’infini, du moment que je rajoute des virgules, que j’extrapole sur une pensée ou la manifestation d’un sourire. Ici j’ai le temps, la matinée est infinie, tout comme les possibilités de la vivre. Pas de limites, pas de portes fermées, que de grands espaces vierges et des kilomètres de terres fertiles. Mon sac est plein de graines, j’en saisis une poignée. Je marche, lentement, mes pieds s’enfoncent dans la terre meuble et je lance, à la volée, des morceaux d’histoires.

Cher ego

Cher ego,

Je te demande pardon.

Des années que je te crache au visage, que je te méprise, que je t’impute tous les travers de mon comportement : les excès de colère, la jalousie, l’agacement, l’humiliation, la frustration. Tu as bon dos, tu as tout pris sur toi et j’en ai rajouté, allant jusqu’à dire que tu concentres toutes les misères de l’existence. Je te tiens pour responsable de tous mes égarements, de toutes mes maladresses. Tu es l’ennemi juré, celui sans qui tout serait parfait.

Un peu facile, tu en conviendras.

J’ai la mémoire courte aussi. Courte et sélective. J’oublie facilement toutes les choses que tu as permises : l’obstination pour publier un livre, l’acharnement pour créer ce lieu qui m’accueille, l’envie de faire un jardin, de construire une maison, de progresser sur le chemin de la vie. Sans toi, que serait ma vie ? Une longue contemplation sans remous ? Une vie de chat ? Je ne suis pas contre, parfois j’en rêve. Être juste là, pelotonner sur moi-même à ronronner mon existence.

Mais bon, je suis né et tu es arrivé presque instantanément, avide de connaissances et d’apprentissages. Tu m’as poussé sur les pentes glissantes de la vie sans jamais me lâcher la main. Je t’ai rejeté, très souvent, consciemment ou inconsciemment. Je t’ai insulté, maintes fois. Tu n’es jamais parti, tu es resté, coûte que coûte. J’ai 35 ans désormais. Tu as le même âge. Tu es encore là, j’ai appris à te reconnaître, à savoir quand tu prends les rennes de ma vie. J’ai appris à lâcher prise, à me fondre avec toi et à me détacher de toi. J’ai appris à cohabiter. J’ai continué de t’insulter, régulièrement. Je me suis moqué de toi, je t’ai dénigré devant mes amis, t’accusant de choses et d’autres. Tu as souffert en silence. Tu me l’as rendu en mille le jour suivant… et mes insultes ont jailli à nouveau.

Depuis combien de temps nous battons-nous ainsi ? Je demande une trêve. Tu es là. Je te vois. Je ne t’aime pas toujours. Je ne me forcerais pas à t’aimer. Mais je te vois. Je vais tâcher de t’écouter désormais, de comprendre pourquoi tu réagis dans certaines situations. Ce corps est grand, il y a de la place pour tous les deux. Je vais te faire un petit coin pour que tu t’y sentes à l’aise, pour que tu puisses t’exprimer librement. Car il ne s’agit que de ça, non ?

Un monde parfait

La fable de la grenouille qui termine cuite fonctionne ici aussi. Le confinement est relativement confortable, avec un abonnement Netflix, un supermarché au coin de la rue, des ami.e.s sur Zoom et une petite famille proche de soit. On peut s’y habituer, il suffit d’oublier comment c’était avant. Le monde que nous connaissons aujourd’hui est moins violent – en apparence en tout cas-, moins polluant, moins désordonné. Chacun.e chez soi, dans sa boîte, dans sa catégorie socioprofessionnelle. Chacun.e bien rangé, confiné.e dans un rythme régulier, avec des tranches horaires définies, un couvre-feu qui s’étend du matin jusqu’au soir.

Un monde parfait.

On s’endort, paisiblement, les boutiques vont ré-ouvrir et nous pourrons changer de matelas, nous avons (re)découvert la nécessité de bien dormir. Nous allons refaire la cuisine aussi, c’est important d’avoir une cuisine fonctionnelle en cas de confinement. Car si le déconfinement commence, il n’en reste pas moins que la pandémie guette toujours. Nous trouverons un vaccin, sûrement. L’immunité sera probablement atteinte d’ici la fin de l’année. Mais qu’en sera-t-il du printemps prochain ? D’autres virus suivront, inévitablement. Mais tout sera différent, car nous serons prêts. Nous reprendrons nos habitudes sans ciller. Nous fermerons nos portes et resterons tranquillement dans notre « chez soi » amélioré. Nous aurons investi d’ici là : écran plat nouvelle génération, mini salle de sport, lit dépliable pour faire de la place, studio d’enregistrement pour les vidéos que nous posterons sur notre chaîne youtube. Nous serons prêts.

Au fil des ans, le confinement deviendra normal, une habitude printanière pour chasser les mauvais rhumes. Nous n’en parlerons même plus. Mars, on arrête de sortir, on ferme boutique, on reste chez soi. Il y aura moins de crimes, moins de violence – à l’extérieur en tout cas. Les prisons se videront peu à peu. La nature respirera – en apparence – car les serveurs informatiques ronronneront de plus belle. Mais peu importe, les oiseaux chanteront à nouveau dans les villes et l’économie se concentrera sur l’essentiel fourni par l’industrie. Les circuits de livraison s’amélioreront, les supermarchés fermeront eux aussi, mais tout le monde aura accès à leur contenu, à distance, livré par un drone sans doute. Les réfrigérateurs seront pleins, il suffira d’appuyer sur un bouton sur le pad installer sur la porte du frigo pour que l’acheminement du produit manquant se fasse automatiquement.

Tout sera si simple, tout sera si parfait.

Liberté ?

Suis-je libre ? Une question qui sous-entend déjà une affirmation. Pourquoi se poser la question? D’où vient le doute ? Je ne suis pas enfermé entre quatre murs, je ne vis pas dans l’oppression. Certaines choses ne me sont pas permises. D’autres le sont. Parmi les actions que je peux perpétrer dans une journée, quelques-unes peuvent me faire payer une lourde amende ou m’envoyer en prison. La plupart se perdront dans l’indifférence du monde. Je ne suis effectivement pas libre de faire tout ce que je veux. Mais est-ce réellement ce que signifie la liberté : faire ce que l’on veut?

Je m’interroge. Je fouille ma mémoire et retrouve quelques instants de mon existence où je me suis senti particulièrement libre. Sur un sentier escarpé dans les Pyrénées ; à l’arrière d’un pick-up, cheveux au vent, en Amérique Latine ; dans les bras d’un être que j’aime, le nez dans son cou ; sur le toit d’un gratte-ciel en plein milieu de la ville de Mexico, à célébrer l’existence d’un monde ; un soir, au milieu des lumières scintillantes d’une nuit endiablée ; en pleine mer, à la proue d’un voilier, le regard tourné vers l’horizon ; dans mon jardin, pieds nus, mains dans la terre ; sur une échelle en train de poser les tuiles de mon toit… sur un vélo à côté de ma fille qui pédale comme une furieuse à l’assaut du vent…

J’ai été libre, et je le serais encore. Je peux d’ailleurs l’être tout de suite. Ici et maintenant. Car la liberté n’est pas une quête, une sorte de Graal mystique qu’il faut atteindre à tout prix, la liberté est avant tout une jouissance de ce qui est, juste là, à portée de main.