Cher ego,
Je te demande pardon.
Des années que je te crache au visage, que je te méprise, que je t’impute tous les travers de mon comportement : les excès de colère, la jalousie, l’agacement, l’humiliation, la frustration. Tu as bon dos, tu as tout pris sur toi et j’en ai rajouté, allant jusqu’à dire que tu concentres toutes les misères de l’existence. Je te tiens pour responsable de tous mes égarements, de toutes mes maladresses. Tu es l’ennemi juré, celui sans qui tout serait parfait.
Un peu facile, tu en conviendras.
J’ai la mémoire courte aussi. Courte et sélective. J’oublie facilement toutes les choses que tu as permises : l’obstination pour publier un livre, l’acharnement pour créer ce lieu qui m’accueille, l’envie de faire un jardin, de construire une maison, de progresser sur le chemin de la vie. Sans toi, que serait ma vie ? Une longue contemplation sans remous ? Une vie de chat ? Je ne suis pas contre, parfois j’en rêve. Être juste là, pelotonner sur moi-même à ronronner mon existence.
Mais bon, je suis né et tu es arrivé presque instantanément, avide de connaissances et d’apprentissages. Tu m’as poussé sur les pentes glissantes de la vie sans jamais me lâcher la main. Je t’ai rejeté, très souvent, consciemment ou inconsciemment. Je t’ai insulté, maintes fois. Tu n’es jamais parti, tu es resté, coûte que coûte. J’ai 35 ans désormais. Tu as le même âge. Tu es encore là, j’ai appris à te reconnaître, à savoir quand tu prends les rennes de ma vie. J’ai appris à lâcher prise, à me fondre avec toi et à me détacher de toi. J’ai appris à cohabiter. J’ai continué de t’insulter, régulièrement. Je me suis moqué de toi, je t’ai dénigré devant mes amis, t’accusant de choses et d’autres. Tu as souffert en silence. Tu me l’as rendu en mille le jour suivant… et mes insultes ont jailli à nouveau.
Depuis combien de temps nous battons-nous ainsi ? Je demande une trêve. Tu es là. Je te vois. Je ne t’aime pas toujours. Je ne me forcerais pas à t’aimer. Mais je te vois. Je vais tâcher de t’écouter désormais, de comprendre pourquoi tu réagis dans certaines situations. Ce corps est grand, il y a de la place pour tous les deux. Je vais te faire un petit coin pour que tu t’y sentes à l’aise, pour que tu puisses t’exprimer librement. Car il ne s’agit que de ça, non ?