Incertaine

Pas mal d’incertitudes tout autour de nous. Mais à bien y regarder, l’incertitude a toujours été là. On n’a jamais vraiment su ce qui se passerait demain. On pouvait tenter de le prévoir en organisant des événements, des voyages, des rendez-vous, tout en sachant qu’il y aurait immanquablement des contre-temps. Mais nous pouvions planifier notre avenir. Le confinement nous a ôté cette possibilité, cette sécurité. Avec tous les plans qui se sont annulés, nous sommes frileux à l’idée d’en faire d’autres. Nous attendons un peu, le 11 mai, ou une annonce du gouvernement, pour organiser les vacances, tel événement. Pendant ce temps, l’avenir reste plus incertain que jamais. Un gouffre béant qui fait peur. Qui peut faire peur.

L’incertitude est souvent perçue comme quelque chose de négatif. Ne pas savoir, c’est douter. Douter, c’est se mettre dans une position vulnérable. C’est perdre la sensation de contrôle à laquelle nous tenons tant. Le dictionnaire des synonymes donne quelques pistes sur ce que le mot «incertitude» peut vouloir dire pour la plupart d’entre nous : doute, hésitation, anxiété, fragilité, désarroi, crise, confusion, faiblesse.

Mais il existe d’autres synonymes : mystère, chance, changement, vague, fortune.

L’incertitude est aussi une promesse d’exploration, de découverte, d’apprentissage. Un avenir incertain peut aussi bien être une opportunité pour cesser de planifier et s’ouvrir aux mystères de l’inconnu. Il peut être un tremplin pour aller au-delà de ce que nous connaissons. Il ouvre sur un univers de possibles.

Au final, l’incertitude est condition de liberté.

J’aime les fleurs

Une fleur et ses quelques pétales s’ouvrent vers le ciel. L’étamine est en érection, séduisante et chargée de pollen. Je la porte à mon nez, j’ai brisé sa tige et la sève se répand lentement sur mes doigts. Un geste en apparence insignifiant, j’ai juste respiré son parfum, j’ai fermé les yeux et j’ai ressenti de la gratitude pour tout ce que la nature me donne, à commencer par cette fleur suave et colorée. Quelqu’un m’appelle, j’ouvre les yeux à nouveau, je jette la fleur sur le sol et je reprends ma randonnée. Un geste en apparence insignifiant.

La fleur se vide lentement de sa sève. Ses pétales se faneront dans la nuit, la décomposition sera brève. D’autres fleurs pousseront ensuite, d’autres étamines se dresseront, d’autres pistils attendront d’être fécondés. Ce n’est que partie remise.

Mais le geste demeure, lourd de conséquences. Du haut de mon innocence, j’ai brisé la chaîne de la vie, encore une fois, sans même m’en rendre compte. Le lendemain, je sors la tondeuse remisée dans le garage et pour célébrer ce dimanche radieux, ce printemps ensoleillé qui m’émerveille de ses couleurs et de ses senteurs. J’allume le moteur deux temps de mon engin rutilant et m’en vais sacrifier un peu de vie sur l’autel de mon ignorance.

Ensuite, j’irais me prélasser sur mon carré de verdure « propre » et bien tondu. Je regarderais mes enfants, pieds nus, heureux, jouer au ballon ou s’inventer des histoires. Sur le bord, contre le mur, les bulbes des rosiers sont prêts à s’ouvrir. Les tulipes se sont déjà épanouies et les violettes débordent des pots. J’en ai planté plein, car j’aime les fleurs.

Vi(e)rus

Dehors, le ciel est bas et gris. Après un mois de ce qui ressemblait fort à une sécheresse, il pleut, enfin. La pluie est légère et insuffisante pour résorber certaines craquelures du sol, mais elle est porteuse d’espoir, de vie.

Notre chatte aussi est porteuse de vie. Elle monte sur le bureau, elle fait mine de vouloir me rejoindre puis, au dernier moment, se rétracte et file dans le couloir. Son ventre continue de gonfler. Nous n’avons pas besoin de plus de chats et le monde en général n’a pas besoin de plus de chats, mais la vie est insatiable. Une petite hésitation peut suffire. Nous avons procrastiné notre rendez-vous chez le vétérinaire. Le confinement est arrivé juste à ce moment-là.

La fatalité de la vie, celle-là même qui fait que le virus continue de se reproduire, de contaminer autant de corps que possible à travers le globe. Je suis curieux des débats qui peuvent agiter les groupes antispécistes. Si nous sommes en faveur de la vie, quelle attitude adopter face au virus ? Qu’en pensent les chrétiens orthodoxes ou tout autre groupe opposé à l’avortement ? Certes, ce n’est pas une vie humaine que nous essayons de combattre, mais dans son essence, elle est identique : une pulsion naturelle.

Les scientifiques doutent encore sur le caractère vivant du virus. Si sa constitution est similaire aux cellules vivantes – un acide nucléique (ADN) et des protéines) –, il ne remplit pas les mêmes fonctions. S’il est isolé, il ne se métabolise pas, il ne peut produire ou utiliser de l’énergie, il ne peut ni croître, ni se multiplier. Pour certain, ils ne sont que des associations de molécules biologiques.

Pour d’autres en revanche, le virus est l’une des espèces vivantes les plus anciennes existant sur terre, il était là bien avant nous. Et, sans aucun doute, il survivra à n’importe quel cataclysme, de la guerre nucléaire au réchauffement climatique en passant par la percussion d’une météorite sur la surface de la terre.

Vivant ou non, quoiqu’on en dise et quoiqu’on en pense, il fait partie de l’équation. Inévitablement, il faut apprendre à vivre avec.

Murs

La répétition est rassurante. On sait ce qui se passera demain, on sait comment les choses vont se dérouler. L’imprévu est rare, contrôlé, atténué. La fascination pour la robotisation de l’existence provient peut-être de là. Elle permet de museler la peur de l’inconnu.
J’ai peur moi aussi et je peux comprendre la course effrénée qui nous unit tous. Peur de quoi ? Il n’y a pas de mots, ni d’images précises. La peur n’est pas besoin d’objet. Elle est condition d’évolution, condition de vie. Elle s’insinue dans chaque recoin de nos êtres et nous fait ériger des murs autour de nous. Ceux qui me font face sont blancs et gris, mais peu importe leurs couleurs, ils sont tous teintés de la même appréhension.
S’il n’y avait pas la peur, qu’est-ce qu’il y aurait ? Des forêts vierges, des plaines immenses et vides. Des huttes de terre éphémères qui s’effaceraient sous les assauts du vent. S’il n’y avait pas la peur, serions-nous encore en vie ? Serions-nous amenés à construire, à rêver, à se projeter vers l’avenir ? Sans peur, qu’en serait-il de l’envie d’être et de devenir ?

Aurions-nous un futur sans la peur ?

J’ai peur et les murs sont gris et blanc. Dehors, par la fenêtre, le vent souffle sur les arbres et les plantes qui se balancent. Mais l’enceinte en brique rose et grise ne bouge pas, imperturbable, cimentée, ancrée, éternelle. Il faudrait beaucoup de courage pour briser ce mur, beaucoup de courage et quelques outils. De la force aussi, des muscles, de la nourriture, des champs cultivés, du maïs et des haricots. Et surtout, de la volonté. La volonté d’exister, d’être là, d’ouvrir une fenêtre, une porte, ou juste de faire tomber le mur, pour voir ce qu’il y a derrière, pour marcher dans l’inconnu, yeux fermés ou ouvert, mains tendues vers l’avenir, vers l’incertain, vers ce que la vie a de mieux à offrir.
Je suis entouré de mur, je les ai choisis, j’en ai construit certains. J’en construirais encore, pour mieux les briser, pour mieux les abandonner, pour les contourner, pour trouver les failles, pour voir au-delà. C’est dans mon sang, explorer ce qu’il y a de l’autre côté. Il suffit parfois de fermer les yeux. Juste un peu de silence, une respiration. Il suffit parfois de quelques accords et une voix qui se transcende… l’appel de quelque chose. Parfois, il faut sortir, il faut tâter ce qui m’entoure et casser, écraser, briser, hurler. Parfois, il n’y a rien à faire.
Parfois, l’inconnu se trouve dans l’immobilité, dans l’ennui, dans le vide que l’on ressent un lendemain de fête. Cet inconnu me fait peur, mais je ne construirai pas de mur. Pas aujourd’hui.

Là-haut

Une façade immense, toute de verre, s’élève dans le ciel. Une soixantaine d’étages confondus dans le reflet du ciel et des nuages qui défilent lentement. À ses pieds, des êtres minuscules qui s’agitent, s’évitent, se bousculent, inévitablement, sur le trottoir en ciment. L’avenue souffle en contrebas, chargée d’automobiles bruyantes et inconscientes. Tu es là, au pied de cet édifice, tu t’es arrêté.e l’espace d’un instant, tu as stoppé ta course effrénée vers quelque part pour contempler cette verticalité vertigineuse. Tu as fait quelques pas vers le mur de verre et tu as levé la tête. Tu t’es imaginé.e tout là-haut, surplombant la ville, surplombant le monde. Tu as eu envie de prendre de la hauteur, de t’extirper de tout ce bruit, de tout ce mouvement. Tu as envie de rejoindre les nuages et de goutter au silence de leur lente errance dans le ciel. Tu aurais été seul.e ici, sans tous ces gens, sans tous ces regards, tu te serais allongé.e par terre, perpendiculairement à l’édifice, la tête contre le verre froid et distant et tu te serais laissé.e emporter par la douce impression de voyage qui saisit celui qui ne regarde que le ciel.

Tu aurais perdu tes repères, tu aurais vu, senti, compris, que la terre tourne. Tu aurais oublié le côté statique du béton qui t’entoure, de la pesanteur qui t’ancre au sol. Tu te serais senti.e plus vrai que jamais, en mouvement, en communion avec cette planète qui te porte et qui ne cesse de tourner. Un coup d’épaule te ramène à la réalité, ton autre réalité, celle qui t’entoure et qui n’a jamais été aussi bruyante. Elle hurle à tes oreilles maintenant, avec des mots qui te sont brusquement étrangers, des souffles courts, des bruits de pas pressés, des coups de klaxons, le frottement des disques de freins, le ronronnement impatient des automobiles, le cri d’un enfant. Tu as baissé la tête et tu as vu ton reflet dans le verre du rez-de-chaussé, une copie de toi-même, atténuée, floue, avec la masse de gens et de choses qui circulent dans ton dos. Tu as inspiré un grand coup, tu as réajusté le col de ta chemise et ton visage s’est gonflé, comme ta poitrine, comme ton cœur. Il y a le rêve là-haut qui t’attend et qui sera toujours là. Il suffira de s’arrêter, de lever les yeux, ou de les fermer. Pour l’heure, le flot des passants t’appelle. Il y a au bout de ce chemin quelque chose qui ne te satisfait pas complètement, mais qui ne te dérange pas complètement non plus. Quelque chose que tu as choisi. La sensation de contrôle jaillit de ton corps rigide. Il y a un temps pour tout, et ce temps, là, maintenant, au pied de cet immeuble de verre et de mystère, est un temps qui a déjà été décidé. Tu inspires une nouvelle fois, et tu te remets en marche.

Jalousie

J’ai ressenti de la jalousie hier. Comme souvent, il n’a fallu qu’une phrase, une petite allusion à un événement extérieur à mon quotidien. Quelques mots, et les sensations ont jailli un peu partout dans mon corps. Cela m’arrive régulièrement, quoique de moins en moins depuis quelques années. Je connais très bien ce sentiment, j’ai appris à l’apprivoiser. Au début, je pensais qu’il se résumait à de la jalousie. J’avais juste envie d’avoir ce que l’autre avait ou de vivre ce qu’il vivait. Je pensais aussi que la solution était simple, qu’en obtenant moi aussi ce que l’autre avait ou en vivant ce qu’il vivait, la jalousie disparaîtrait.
Peu à peu, au fil des ans, j’ai constaté que cette solution ne fonctionnait pas. Elle ne faisait que m’entraîner dans une spirale sans fin car il y avait toujours quelqu’un qui obtenait quelque chose que je ne pouvais obtenir ou qui vivait quelque chose que je ne pouvais pas vivre.

J’ai compris alors que la jalousie n’était que le symptôme d’un sentiment plus profond. Ce qui me rendait jaloux ne résidait pas dans l’objet obtenu ou dans l’action effectuée, mais dans le sentiment ressenti par la personne. Ce que j’enviais, c’était l’expression de sa joie, de sa fierté, de son bonheur – sentiments par ailleurs souvent supposés par moi-même. J’ai alors essayé de les ressentir par moi-même, à ma manière, en trouvant ma voie, mon chemin, en effectuant les actions qui m’amèneraient à cela.
Mais là encore, je ne parvenais que partiellement à endiguer la jalousie.

J’ai continué à creuser, à me demander d’où venaient ces envies, cette incapacité à me contenter de ce que j’avais. Une piste s’est éclairée. Je n’enviais en réalité ni la joie ou la fierté ressentie par l’autre, mais le sentiment qui se manifestait en moi lorsque j’observais cette personne : l’admiration, le respect, l’amour.

Tout est devenu limpide. La jalousie n’est pas un problème et encore moins un péché. Elle est le symptôme d’une déficience. Elle permet de me rappeler que j’ai besoin d’amour et que ce n’est pas en me tournant vers l’extérieur que je le trouverais. Cet amour rayonne en moi.

Tout passe

Une situation, ma situation, celle dans laquelle je me trouve actuellement. Elle n’est ni bonne, ni mauvaise, elle est ce qu’elle est. Et elle est éphémère. Je peux choisir de la rendre éternelle, je peux réagir, l’ancrer dans mon corps, dans mes nerfs, je peux tendre mes tissus nerveux pour qu’elle ne disparaisse jamais. Je peux la ressasser encore et encore et l’emporter dans ma tombe, gravée sur mes os. Ou alors, je peux juste la regarder s’évanouir doucement pour laisser place à une nouvelle situation qui laissera elle aussi place à une autre et ainsi de suite.

Je peux cesser de rendre les choses éternelles. Je peux laisser la rivière de la vie emporter tout ce qui est, sans réagir, les fesses posées sur l’herbe fraîche, en regardant le défilé. C’est apaisant d’observer la vie couler devant soi.

Je me dis parfois que nous avons inventé les horloges dans ce seul but. Il y avait une certaine sagesse à l’époque qui a été bien sûr polluée depuis. Nous n’avons pas créé les heures, les minutes et les secondes pour rythmer nos vies, pour créer des horaires et des rendez-vous, des réveils et des couvre-feux. Non, la mesure du temps fut inventée pour ne jamais oublier la vérité première de toutes choses : tout passe. Comme les secondes, chaque instant est éphémère et, irrémédiablement, laisse place au suivant.

Deux choix s’imposent alors à nous : s’ancrer, s’accrocher à une pierre, une roche, résister, refuser de suivre le flux de la vie ou alors lâcher prise, ouvrir les paumes, s’allonger sur le dos et se laisser guider, au gré des courants. Deux chemins : passer, nous aussi, à notre rythme, mais passer, laisser notre place au suivant ou se figer, dans toute notre rigidité, décider bien haut et bien fort qu’on ne bougera pas, crier plus fort encore que le temps n’a pas de prise sur nous, que nous ne sommes pas éphémères.

Deux choix : vivre ou se transformer en statue de béton.

Duaréalité

Ce matin, alors que l’aube se lève encore sur un ciel dégagé, légèrement rosé, j’ai le sentiment d’osciller entre deux réalités. La première, celle à laquelle je reviens inévitablement, se manifeste à chaque instant. Elle est constituée de petites actions quotidiennes qui s’enchaînent et dont la mission première semble être d’assurer mon bien-être : bien manger, bien dormir, occuper mon esprit, entretenir mon corps en construisant des structures qui amélioreront mon confort, en semant, plantant, repiquant des plantes qui participeront à mes menus dans l’année à venir. S’ajoutent à ces activités essentielles le temps passé avec ma fille, mon épouse et mes ami.e.s, quelques heures de travail en ligne pour assurer un revenu modeste.
Cette réalité est troublée de temps en temps par quelques problématiques d’ordre technique ou émotionnel. Mais dans l’ensemble, elle est assez facile à vivre.

La deuxième réalité pose plus de problèmes. Cette réalité, qui n’existe pourtant pas vraiment, influe directement sur chaque aspect de mon quotidien. Elle régit mon comportement, mes réactions, mes humeurs. Elle est apparue à l’adolescence je crois et, depuis, elle est devenue omniprésente, envahissante.

Cette réalité est constituée de désirs, d’envies, elle concentre toutes les possibilités. Elle est parfaite, sans accrocs, sans failles, elle est la vie idéale où je suis toujours heureux, où tous les gens autour de moi sont toujours heureux, le plus souvent grâce à moi. J’y tiens une place de premier choix, je suis nécessaire à cette réalité-là. Sans moi, elle s’effondre. J’en suis le héros.

Elle est imaginaire mais s’immisce dans mon quotidien, me rappelle à chaque instant que tout pourrait être différent, que tout pourrait être mieux, que tout pourrait être autrement.

Elle est un idéal, et comme tous les idéaux, elle est dangereuse. Cette réalité fabulée m’empêche d’apprécier ce que j’ai, ce qui est là. Elle est l’illusion qui m’empêche parfois de voir, de sentir, de vivre ce qui est. Elle est « la possibilité d’une île » qui rend la vie compliquée.

Un Homme pressé est déjà mort

Le covid19 laissera des traces, tout le monde semble en être convaincu. Mais quelles traces ? L’heure du désenchantement est-elle venue ? L’heure de la confrontation avec ce que nous sommes, ce que nous représentons ? Quel peut en être le résultat ? Plus de vie ? Plus de frénésie à profiter du peu de temps qu’il nous reste à tous avant d’amorcer la lente descente vers la mort ? Une hausse du taux de natalité pour assurer l’avenir de notre espèce ? Ou au contraire, un élan implacable de fatalité, une prise de conscience amère: tout ça peut prendre fin. Demain, après-demain, peut-être plus tard, la semaine prochaine ou dans quelques années, tout peut prendre fin. Tout signifiant ma maison, mon salaire, mes repas équilibrés et variés et mon petit carré de chocolat à la fin, mais aussi mes convictions, mes certitudes, mon assurance, ma retraite, tous ces plans que j’ai échafaudés dans mon esprit. Tout peut prendre fin. Dès demain.
Et, vraisemblablement, tout prendra fin. Quand ? La question est stérile. Peu importe.

Ne lisez pas l’horoscope du jour, ne consultez pas madame soleil ou votre ami qui s’est mis récemment à la lecture du Tarot. Oubliez la météo, les prévisions économiques et les tendances du marché. Tout prendra fin et la seule véritable question que nous devons nous poser est la suivante : Serons-nous prêts ? Sommes nous prêts ?

L’humanité est une entité unique et indépendante, dotée d’une évolution propre. Comme toutes choses dans l’univers, elle naît, vit et meurt. Sommes nous prêts à accepter sa mort ? Sommes nous prêts à accepter ne serait-ce que l’idée de sa mort ? Elle surviendra peut-être dans des millions d’années, mais elle est déjà là, à nos côtés. Un souffle que l’on peut percevoir lorsque le silence et l’obscurité nous enveloppent. Elle est présente dans chacune de nos actions, dans chacune de nos pensées, implacable.

Il est temps de cesser de courir. Il n’y a que le néant qui nous attend au bout du chemin. Un Homme pressé est déjà mort.

Pensée printanière

Le printemps s’installe, lentement, sûrement. La vie bourgeonne sur les arbres, les grenouilles appellent à l’amour dès la tombée de la nuit, les oiseaux construisent leurs nids pour préparer la venue prochaine des oisillons, les fleurs s’ouvrent et se pare de jolies couleurs, la fécondation s’opère, une nouvelle existence s’épanouit sous le soleil.
Mais chaque bourgeon, chaque têtard, chaque fleur annonce aussi la venue prochaine de l’été, puis celle de l’automne et celle enfin de l’hiver. Les feuilles sécheront avant de se laisser choir sur le sol pour se décomposer. Les grenouilles, après avoir pondu leurs œufs, se laisseront lentement emporter vers la mort, les fleurs donneront des fruits qui seront ramassés, mangés.
Toutes les manifestations de la vie le savent, la flamme qui les anime s’éteindra, inévitablement.

Toutes ?
Pendant ce temps, l’humain érige des murs en ciment, des clôtures en fer, il se barricade dans de hautes tours de verre.
Il couvre sa nourriture de pesticides et l’emballe dans des films plastiques pour quelle dure plus longtemps, il invente de nouvelles technologies pour capturer l’éphémère – quelques mots, quelques images – et le rendre éternel, il dépense une énergie considérable pour retarder l’échéance.
Tôt ou tard, pourtant, inévitablement, le printemps laissera sa place à l’été, puis à l’automne et enfin à l’hiver.
L’humain freine de plus belle, il refuse la lente décrépitude de son corps. Il se protège, porte des masques, des gants, il se fait remplacer les dents et retendre la peau. Il se fait greffer un organe plus jeune. Il développe de nouvelles techniques pour vivre plus longtemps, pour toucher du doigt l’immortalité.

Au mieux, il se prendra en photo et espérera que personne ne l’oubliera.
Mais tôt ou tard, quoiqu’il fasse, le printemps laissera sa place à l’été, puis à l’automne et enfin à l’hiver.